— Emmène-moi avec toi. Je t’en supplie. On peut recommencer sans mensonges.
Laurent tourna enfin la tête vers elle. Il avait l’air plus vieux de 20 ans.
— Recommencer ? Marianne, j’ai fait avorter ton enfant pendant que tu étais inconsciente pour protéger une famille qui était déjà bâtie sur un mensonge. J’ai aimé pendant 30 ans un fils que le sang me refuse, même si mon cœur ne saura jamais le refuser. J’ai vécu 18 ans à côté d’une femme que je haïssais sans pouvoir cesser de la regarder comme si elle était encore ma vie. Tu appelles ça quoi, un point de départ ?
— Il y a eu de l’amour, dit-elle. Dis-moi qu’il y en a eu.
Il écrasa sa cigarette.
— Oui. Et c’est bien ça le pire. L’amour était réel. Mais tout le reste était pourri autour.
— Je ne veux pas la maison. Je ne veux pas l’argent. Je veux mon mari.
— Tu l’as perdu bien avant Raphaël, répondit-il. Tu l’as perdu la nuit où tu es montée dans la voiture de Damien. La différence, c’est que toi, tu as pu vivre sans le savoir.
Il partit 3 jours plus tard. Il embrassa longuement Étienne. Il prit Louis dans ses bras, lui caressa les cheveux, puis descendit avec une seule valise dans le taxi qui l’attendait en bas. Marianne le regarda depuis la fenêtre de la chambre d’amis, exactement comme elle l’avait regardé partir travailler des milliers de matins. Sauf que cette fois elle sut, avec une lucidité atroce, qu’il ne reviendrait jamais à 19 h avec son attaché-case et son odeur de tabac froid.
Elle réintégra leur maison seule.
Le canapé du salon était toujours là, légèrement affaissé du côté où Laurent avait dormi pendant 18 ans. Parfois, elle passait devant et son ventre se tordait plus devant l’empreinte de cette absence-là que devant leur grand lit conjugal. Elle avait cru, pendant des années, que sa punition avait été le manque de peau, le manque de désir, l’humiliation du silence. Elle s’était trompée.
La vraie punition, c’était d’avoir compris trop tard qu’on pouvait détruire une vie entière sans bruit, avec 2 mensonges séparés de plusieurs années et une seule lâcheté originelle. La vraie punition, c’était de survivre au milieu des débris en sachant qu’il y avait eu 2 enfants dans cette histoire : l’un qu’elle n’avait jamais pu pleurer parce qu’on le lui avait retiré dans l’ombre, l’autre qu’elle avait porté en croyant offrir un fils à l’homme qu’elle aimait alors qu’elle lui livrait, sans le savoir, la preuve vivante d’une trahison plus ancienne encore.
Étienne l’appelait souvent.
Il continuait à dire “Maman” avec la même douceur. Il allait voir Laurent 2 fois par an dans le Cantal. Il disait que son père lisait beaucoup, pêchait dans un lac voisin, parlait peu, vivait seul.
Chaque fois, Marianne posait la même question, comme une femme qui se rouvre elle-même la plaie pour vérifier qu’elle saigne encore.
— Est-ce qu’il demande parfois de mes nouvelles ?
Il y avait toujours un silence à l’autre bout du fil.
Puis Étienne répondait, avec cette tendresse triste qu’on réserve aux irréparables :
— Non, Maman. Jamais.
Alors elle raccrochait, restait assise dans la lumière qui tombait du salon, et écoutait l’horloge. Tic. Tac. Tic. Tac. Comme si toute sa vie, désormais, n’était plus qu’une longue salle d’attente où le temps lui rappelait, seconde après seconde, qu’on peut continuer à respirer très longtemps après avoir tout perdu.