Après avoir eu une liaison, mon mari ne m’a plus jamais touchée. Pendant dix-huit ans, nous avons vécu comme des étrangers, jusqu’à un examen médical post-retraite – lorsque ce que le médecin a dit m’a fait craquer sur le champ

Marianne sentit le sol partir sous elle.

— Enceinte ?

— De 3 mois, oui. Et ça ne pouvait pas être de moi. Nous n’avions plus couché ensemble depuis bien plus longtemps que ça.

Le souffle de Marianne se coupa.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Laurent eut un rire bref, atroce.

— Ce que j’ai fait ? J’ai signé.

— Signé quoi ?

— L’autorisation. J’ai demandé qu’on retire ça.

Elle recula comme s’il venait de la frapper.

— Tu as fait avorter mon enfant ?

— Ton enfant ? cracha-t-il. Celui de ton amant, tu veux dire ?

— Tu n’avais pas le droit !

— Je t’ai évité d’accoucher du gosse d’un autre sous mon nom ! Tu voulais quoi ? Qu’on annonce ça à Étienne ? À nos parents ? À toute cette ville qui nous regardait comme un couple modèle ?

— C’était mon corps !

— Et ma vie ! Ma vie aussi ! hurla-t-il enfin. Ma vie que tu avais déjà salie, piétinée, humiliée !

Marianne s’effondra sur le tapis, secouée de sanglots.

— Je te déteste…

— Tant mieux, dit-il. Tu sais au moins ce que j’ai respiré tous les jours depuis 18 ans.

À cet instant, le téléphone sonna.

Le bruit fendit la pièce comme une sirène. Laurent décrocha. Marianne le vit blanchir à mesure qu’il écoutait.

— Où ?… On arrive.

Il raccrocha et attrapa ses clés.

— C’était la police. Étienne a eu un accident.

Le trajet jusqu’à l’hôpital se déroula dans une vitesse folle et un silence étouffant. Marianne priait à voix basse. Laurent conduisait comme s’il voulait broyer le volant.

Aux urgences de la Croix-Rousse, Clara les attendait devant le service de traumatologie, le visage ravagé, serrant contre elle leur petit garçon, Louis, 4 ans.

— Il a voulu éviter un enfant qui traversait, sanglota-t-elle. Un camion l’a percuté. Il a perdu énormément de sang.

Laurent fonça vers le chirurgien qui sortait du bloc.

— Je suis son père. Dites-moi quoi faire.

— Il faut transfuser immédiatement, répondit le chirurgien. Nous manquons malheureusement de sa poche sanguine à cause d’un carambolage sur l’autoroute.

— Prenez le mien, dit Laurent sans hésiter. Je suis O positif.

— Moi aussi, ajouta Marianne.

Le médecin fronça les sourcils.

— Vous êtes certains ?

— Oui, dit Laurent. C’est sur mon dossier.

Le chirurgien consulta sa feuille.

— C’est étrange. Votre fils est B négatif.

Le couloir sembla geler.

— Ce n’est pas possible, dit Marianne.

Le médecin parla avec la brutalité involontaire de ceux qui n’ont pas le luxe des drames familiaux.

— Si les 2 parents biologiques sont O, ils ne peuvent pas avoir un enfant B. C’est génétiquement incompatible.

À l’intérieur du bloc, une infirmière cria :

— Il nous faut un donneur B négatif, maintenant !

— Moi ! lança Clara. Je suis B négatif.

On l’emmena en courant. Marianne resta avec Louis dans les bras. Laurent, lui, ne bougeait plus. Il fixait la porte du bloc comme si elle contenait tout l’effondrement de son existence.

3 heures plus tard, Étienne fut stabilisé et transféré en soins intensifs. Quand ils purent entrer, il avait le visage gris, des tuyaux partout, la bouche sèche.

— Papa… Maman…

Laurent s’approcha immédiatement.

— Je suis là, mon grand.