Après avoir eu une liaison, mon mari ne m’a plus jamais touchée. Pendant dix-huit ans, nous avons vécu comme des étrangers, jusqu’à un examen médical post-retraite – lorsque ce que le médecin a dit m’a fait craquer sur le champ

— Madame Vasseur, ce type de trace évoque fortement un curetage. Et vu l’ancienneté, cela remonte à de nombreuses années.

Le cœur de Marianne rata un battement.

— Un curetage ?

— Oui. Je préfère être franche. Il faut que vous réfléchissiez. Soit il y a un épisode médical dont on ne vous a pas parlé clairement, soit vous avez oublié. Mais ce n’est pas une erreur d’imagerie.

Marianne se leva comme une femme ivre. Le cabinet tangua autour d’elle. Un souvenir remonta alors, brutal, déchirant, comme un drap qu’on arrache d’un corps mort.

2008.

L’été 2008.

Elle avait 40 ans, son fils Étienne venait d’obtenir son bac et de partir à Grenoble pour ses études, et le silence qui s’était installé dans la maison des Vasseur avait révélé ce qu’il y avait dessous depuis longtemps : rien. Rien de vivant. Rien de tendre. Rien de dangereux non plus. Un mariage rangé, fonctionnel, impeccable, comme leur pavillon des Monts d’Or, comme les chemises repassées de Laurent, comme les dîners du samedi où tout le monde disait que ce couple faisait envie.

Laurent était ingénieur dans un grand groupe d’équipements ferroviaires. Méthodique, solide, peu bavard. Marianne enseignait le français dans un lycée public de Villeurbanne. Pendant 20 ans, ils avaient avancé comme tant d’autres, entre crédits, réunions parents-profs, vacances au Lavandou, rendez-vous chez l’orthodontiste, galettes en janvier, impôts en mai. Rien ne débordait. Rien ne cassait. Rien ne vibrait non plus.

Puis Raphaël était arrivé au lycée.

Le nouveau prof d’arts plastiques avait 35 ans, des mains tachées de fusain, des chemises roulées jusqu’aux coudes et cette façon insupportable et magnifique de regarder les gens comme s’ils méritaient d’être vus vraiment. Il mettait des brassées de fleurs du marché dans une carafe sur son bureau, parlait de Soulages et de Bashung avec la même intensité, riait fort, vivait vite, prenait trop de place dans des couloirs où tout le monde survivait à voix basse.

Un midi, il était entré dans sa salle avec un carnet de croquis à la main.

— Marianne, vous pouvez me dire franchement ce que vous pensez de ça ?

Il lui avait tendu une aquarelle : une colline écrasée de lumière, avec des taches de fleurs rouges et violettes, presque sauvages.

— C’est beau, avait-elle dit, surprise de sentir sa poitrine se serrer pour une simple image.

— Alors gardez-la.

— Non, je ne peux pas.

— Si. Vous êtes comme ce paysage. On croit que c’est sage de loin, et puis quand on s’approche, tout brûle.

C’était une phrase de trop. Ou une phrase de la bonne personne au pire moment. Marianne ne sut jamais laquelle des 2 explications était la vraie. Elle sut seulement qu’après cela, elle avait recommencé à attendre quelque chose de ses journées. Un café pris debout devint une habitude. Une conversation sur un palier devint une marche jusqu’au métro. Une marche devint un verre de vin. Le verre devint un mensonge.

Laurent avait senti le déplacement avant même d’en avoir la preuve.

— Tu rentres tard, en ce moment, avait-il dit un soir sans quitter les informations des yeux.

— Conseils de classe. Fin d’année.

Elle avait menti avec une facilité qui l’avait elle-même écœurée.

Il n’avait pas insisté. Et ce calme-là avait fini par la rendre plus audacieuse encore. Elle s’était convaincue que s’il ne se battait pas pour elle, c’est qu’il s’en fichait. Qu’un mariage sans désir était déjà un cadavre. Qu’elle ne faisait que respirer ailleurs parce qu’on l’étouffait ici.

L’explosion eut lieu un dimanche.

Elle avait dit à Laurent qu’elle participait à une journée pédagogique près du lac d’Aiguebelette. En réalité, elle y avait rejoint Raphaël. Ils avaient passé l’après-midi au bord de l’eau, à parler de poésie, d’échecs, de vieillesse, du nombre absurde de vies qu’on ne vivait jamais. À la tombée du soir, quand le ciel vira au violet sale, Raphaël lui prit la main.

— Marianne, je crois que—

— Maman.

Le mot la transperça.

Elle se retourna. À une vingtaine de mètres, Étienne les regardait avec un visage si blanc qu’il semblait avoir vieilli d’un coup. À côté de lui, Laurent se tenait immobile, les mains dans les poches, le regard fixe, si fixe qu’il fit plus peur à Marianne qu’une gifle.

Étienne était rentré à l’improviste de Grenoble pour leur faire une surprise. Ne la trouvant pas, il avait demandé à son père de l’emmener dans ses “coins habituels”.

— En voiture, dit seulement Laurent.

Le retour se fit dans un silence de corbillard. Étienne ne pleurait pas. C’était pire. Il respirait fort par le nez, comme un enfant qui se retient encore d’effondrer son monde. Une fois rentrés, Laurent envoya leur fils à l’étage, puis il s’assit dans le salon, ouvrit un vieux paquet de cigarettes qu’il n’avait plus touché depuis des années et en alluma une.

— Depuis combien de temps ?

Marianne s’agenouilla devant lui avant même d’y penser.

— Je suis désolée. Laurent, je t’en supplie, je suis désolée.

— Depuis combien de temps ?